Hommage...
Au milieu d’une classe baignée par la lumière, on distingue une silhouette parmi les écoliers. Rassemblés autour de cette femme, les enfants écoutent son récit avec attention et curiosité. Cette femme, c’est Odette. Elle est venue témoigner de son expérience de résistante pendant la seconde guerre mondiale. Comme elle a pris l’habitude de le faire depuis des années, elle veut transmettre aux générations suivantes ce témoignage vivant d’un engagement, d’un combat pour la liberté ; elle veut délivrer un message d’espoir et d’émancipation, faire comprendre aux plus jeunes que leur avenir est entre leurs mains. Odette a accompli ce devoir de transmission tant que son corps le permît, il y a quelques semaines encore... Un devoir civique autant qu’une profonde volonté d’échange.
Car l’humanisme, l’altruisme ont guidé son parcours. Nourrie de chaque rencontre, enrichie par chaque échange, elle n’a cessé de placer autrui au centre de ses préoccupations. Jusqu’à cette dernière période douloureuse, ce n’est pas son propre sort qui l’inquiétait, mais encore et toujours celui du monde, de ses citoyens, celui de sa famille. Depuis des mois, elle a voulu préparer ses proches à l’acceptation de son départ, faisant preuve d’un courage et d’une détermination implacables. Jusqu’à ce soir de Noël où elle eût la force de dire au revoir à toute sa famille rassemblée.
Toute sa vie, notre grand-mère s’est battue avec ferveur pour améliorer les conditions de vie de son prochain. Pour sa famille, au sein d’associations ou dans les instances politiques où elle agît, c’est cet idéal qui l’a guidée. La devise républicaine n’était pas qu’une suite de trois mots parfois lourds à porter, elle trouva en elle une véritable incarnation : la liberté pour laquelle elle se battît toute jeune dans son Languedoc natal ; l’égalité qu’elle défendît pour les femmes ou pour les autres cultures tout au long de son parcours politique ; la fraternité qui guidait constamment son action et illuminait son visage lors de chaque rencontre, l’oeil vif.
Ces valeurs, enrichies des idéaux de progrès et de paix, ont réuni nos grands-parents très tôt sur les mêmes terrains de résistance. L’engagement politique d’Odette et Jacques D. jalonne leur existence, cimente leur amour. Leurs carrières politiques se tressent comme l’ADN de leur couple, chacun à son échelon de responsabilité : international, européen, national, régional, départemental, local... il n’y a pas vraiment de retraite pour ses convictions et tant que le corps suit, on agit, main dans la main. Et quand l’autre s’en va, on perd l’équilibre. Après 65 ans d’accompagnement, de partage, notre grand-mère, qui paraissait si inoxydable, a encaissé ce départ jusque dans sa chair.
Pendant quinze mois, elle découvrit la solitude, renforcée par sa perte d’autonomie et son isolement du monde. On comprend que subir cela fut insupportable pour celle qui s’était permis de choisir tout au long de sa vie. Mais pour ne pas perdre totalement ce libre-arbitre, elle voulut choisir elle-même sa sortie de scène et, au préalable, s’organiser une dernière année de célébration de toute son existence. De l’Alsace et la Lozère de ses parents à cette croisière ensoleillée dans le sillon de la première partagée avec son mari, en passant par la Bretagne, Toulouse ou la Ferté-Bernard, c’était la tournée d’adieux d’une artiste de la vie. Car tout en acceptant l’idée de la mort, c’est la vie que notre grand-mère a célébrée, toujours emplie de cette générosité qui l’animait. La vie, qu’elle a su remplir de couleurs et de saveurs autant que de valeurs. Une vie riche de mille combats philanthropiques, une vie sans compromis.
Aujourd’hui, mamie, tu rejoins ton époux, ton compagnon de vie. Aujourd’hui, vos enfants et petits-enfants rassemblés dans la tristesse de cet instant témoignent du formidable héritage moral que vous leur léguez pour toujours. La conscience politique et l’engagement que vous avez su incarner avec tant de force et de détermination ne peuvent que guider notre propre chemin.
Discours d'hommage de Fabien A. pour sa grand-mère Odette D.
prononcé le mardi 5 janvier 2010 au cimetière d'I.
06/01/10 - 00:38
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yossi