Cimetière...
En arrivant avec ma mère et ma soeur, il y a d'abord cette foule qui commence à s'amasser, ces visages, dont certains connus de nous, qui observent les proches dans la douleur, qui semblent compatir. On traverse les longues allées du cimetière, on avale les linéaires de tombes, avant d'arriver près d'un chapiteau sous lequel se trouve déjà l'urne, un portrait et les médailles de résistante. Devant le chapiteau sont disposées des rangées de chaises qui accueilleront bientôt les nombreuses personnes venues rendre hommage, les proches, les personnalités et la foule des anonymes qui la connaissaient.
Au fur et à mesure que les gens approchent, il y a des retrouvailles avec ceux que l'on croise rarement, les échanges d'affection avec les plus proches, les banalités que l'on peut dire dans cet entre-temps d'attente avant la cérémonie pour laquelle tout le monde est venu là et à laquelle personne n'a vraiment souhaité participer. C'est là, au milieu de l'attente et du froid, que ma mère craque. Le visage d'abord crispé par les larmes retenues, par l'émotion qui saisit soudain plus fortement. Mes bras l'accueillent, dans ce geste réconfortant qui propose presque un refuge. Mes bras entourent ce corps fragile. Et ma mère s'écroule dans un sanglot douloureux, dans une plainte quasi enfantine. C'est l'enfant en elle qui pleure sa mère disparue. Le sanglot exprime toute sa détresse, le vide immense que laisse cette perte. Ma mère n'a plus de mère et c'est peut-être là qu'elle le réalise vraiment, elle qui l'avait pourtant vu partir neuf jours plus tôt. Après plusieurs minutes de sanglots inconsolables au creux de mes bras, elle redresse la tête, sèche ses larmes et affronte de nouveau le regard des amis qui approchent...
Un peu plus tard, c'est la cérémonie elle-même. Il y a la série de discours officiels, protocolaires. La ville, le conseil général, les anciens combattants, les vétérans. Chacun a adapté son discours à l'implication politique de ma grand-mère au sein de sa collectivité ou de son association. Chacun a adapté la durée de sa allocution pour tenir compte aussi de la météo, de ce froid glacial qui tétanise les membres depuis plusieurs dizaines de minutes déjà. Puis, vient mon tour. C'est à moi que revient la délicate mission de parler de la femme, de la mère et de la grand-mère, d'une dimension plus humaine de celle qui nous a quittés. Comme pour mon grand-père quelques mois auparavant, je dois livrer en quelques minutes des bribes d'émotion familiale, rendre hommage avec des mots sans doute moins protocolaires, plus intimes. Je prends donc place derrière le pupitre et déplie les feuilles rouge sang sur lesquels j'avais recopié mon discours. Et là, plus rien. Aucun son ne veut sortir de ma bouche. Le souffle court, les yeux humides, il me faut reprendre lentement ma respiration pendant plusieurs dizaines de secondes afin de pouvoir enfin articuler quelques mots. Mais sitôt cette première petite victoire remportée que l'émotion me submerge de nouveau, me serre la gorge et m'empêche de poursuivre sans une nouvelle pause. Régulièrement saisi par l'émotion, percevant çà et là des bribes de pleurs, parfois de lamentations qui m'arrivent des bancs familiaux, les quelques minutes de ce discours me paraissent interminables, presque pénibles... tout en étant profondément fier de pouvoir ainsi rendre hommage à ma grand-mère par les mots que j'ai choisi avec le plus de précision possible.
Un dernier adieu qui aura été, j'espère, à la hauteur de sa vie et des valeurs transmises.
08/01/10 - 15:00
Bonjour,
La lecture de votre message m'a bouleversé.Vous êtes un homme de coeur et un homme bien
Pierre
Pierre (visiteur)